Anthropomorphisme: un outil éthique ?

L’anthropomorphisme a souvent été un levier, utilisé par ses détracteurs, pour mettre à mal l’éthologie cognitive. Cette dernière met en avant les émotions des animaux, en utilisant des termes et des caractéristiques propres aux humains. De nombreux scientifiques voient d’un mauvais œil, l’emploi de mots tels que joie, tristesse, chagrin, humour, jalousie pour décrire les comportements des animaux non-humains. Et c’est précisément cela, l’anthropomorphisme.

Des mots humains pour des émotions universelles

C’est une méthode pour accéder aux sentiments, pensées des animaux en utilisant les mots que nous connaissons. Ainsi pour dire que mon chien est content (car son comportement met cette émotion en évidence), je vais utiliser le mot « content », car tout le monde le comprendra et saura de quoi je parle.
Les comportementalistes et éthologues, tout comme toutes personnes connaissant bien les animaux, savent que c’est le seul vocabulaire utilisable. Nous utilisons les mêmes mots pour décrire les sentiments humains et les sentiments non-humains, car ce sont les mêmes sentiments. Sa manifestation sera différente fonction des espèces, mais la joie reste de La Joie chez le chien, le chat et l’humain. Le chagrin demeure le Chagrin de la même façon.
De nombreux psychologues, tels que Gordon Burghardt mentionne qu’il est déplorable de ne pas suivre les intuitions éveillées par ce que vit l’animal. (1)
Donald Hebb, psychologue et neuropsychologue canadien, à l’origine de la révolution cognitive aux États-Unis en fournissant à la psychologie une alternative crédible au béhaviorisme, mentionne que pour lui, les témoignages anthropomorphiques des gardiens de zoo avaient autant de valeurs que des études « hautement » scientifiques. (2)
Pour la plupart des scientifiques, l’anthropomorphisme est une dérive anthropocentrique. Ce n’est pas l’émotion de l’animal qui serait décrite, mais celle du narrateur qui fait un transfert de ses propres émotions sur l’animal. L’animal dépourvu de système émotionnel, de cognition, ni d’intelligence, se voit attribuer, par son humain, les traits de ce dernier.
A bien y réfléchir, faire de l’anthropomorphisme revient à faire ce que nous faisons naturellement : nous ressentons les émotions de l’autres et nous considérons l’autre comme un être à part entière, et non plus comme un objet. Le fait d’attribuer des émotions à un animal, c’est prendre conscience qu’il peut avoir ces émotions. Et il est nécessaire de faire de l’anthropomorphisme pour continuer à conserver le point de vue de l’animal. « Que vit l’animal ? », « Que ressent-il ? », aucune donnée ne permet de classifier l’anthropomorphisme dans un champs scientifique, mais elle peut nous amener à devenir de meilleurs humains.

Toutes les émotions ne sont pas bonnes à dévoiler

Si les émotions positives sont aisées à être mentionnée et reconnue par tous, scientifiques y compris, les négatives, beaucoup plus délicates.
Comment un responsable de parc marin, qui a investi dans une transaction énorme, avec un budget conséquent, peut admettre que l’orque, que l’on a arraché à son groupe social, puis jeté en captivité, est triste, en pleine dépression et empli de chagrin. Bien sûr que non, cet orque va très bien ! Il a le moral ! Et puis, il a couté tellement cher… Pourtant ce pauvre cétacé qui tourne en rond dans son bassin exigu, cri sa détresse avec des vocalises aigües, et exprime sa douleur et sa peine. Mais comment admettre cette émotion sans devoir se considérer comme une personne mauvaise et sans cœur, et sans avoir à prendre des décisions, qui iraient certes dans le sens d’une éthique certaine, mais à l’encontre d’une logique économique.

L’horreur vécu par les beagles, à qui on coupe les cordes vocales, pour ne plus entendre leurs gémissements et leurs pleurs, dans les laboratoires pour des essais cliniques, est peu avouable. Et ne pas ouvrir les yeux sur leurs émotions, revient à faire un dénie.

Pour avoir bonne conscience, il est préférable de ne pas dévoiler les émotions négatives que l’on percevrait. Si on en parle pas, alors ça n’existe pas. Il est tentant d’écouter seulement notre intérêt et de se convaincre que les animaux sont contents ou insensibles, parce que nous en éprouvons le désir ou le besoin. Le garde-fou de l’anthropomorphisme est le savoir et les études sur l’intelligence et les émotions animales.

L’empathie et les neurones miroirs

Si l’anthropomorphisme revient à décrire avec des mots humains ce que nous voyons, il existe des choses plus profondes. Certaines personnes ont la capacité de savoir et ressentir ce l’autre ressent, saisir les émotions de l’animal humain ou non-humain, en pleine conscience. On parle ici d’empathie affective. Des études ont montré la véracité de ce fait. Elles portent sur les « neurones miroirs ». Il s’agit d’une partie du cerveau qui permet de comprendre le comportement de l’autre. En se mettant à la place de l’autre, au sens figurer et mental. Ainsi nous pouvons ressentir ses émotions. Ce phénomène existe chez des animaux non-humains. Il a été montré, par es chercheur de l’université de Parme (3), que les macaques ont dans leur cerveau, des cellules appelées « neurones miroirs ».

L’équipe du Prof. Christophe Boesh à Leipzig a découvert que les chimpanzés en captivité, collaboraient entre eux et aidaient leurs congénères à accéder à la nourriture, quand ces derniers n’y parvenaient pas. (4)

Des expériences effectuées sur des rats, ont également montré l’empathie des rongeurs à l’égard de leurs congénères. Des rats étaient placés dans une cage au sol électrifié (cage A). Le passage de l’électricité se déclencher quand d’autres rats, placés dans une cage adjacente (cage B), ouvraient une trappe pour accéder à de la nourriture.  Les rats de la cage B ont cessé d’ouvrir la trappe quand ils ont compris que cela faisait souffrir les rats de la cage A.

Des mesures éthiques au nom des animaux

Nous sommes programmés pour projeter sur l’autre (humain ou non humain) nos intentions, nos croyances et notre mental. L’anthropomorphisme peut correspondre à ce besoin d’attribuer des émotions, sans pour autant les dénaturer. Si l’anthropomorphisme en quoi je crois, peut être utilisé comme un outil de connaissance. Le savoir acquis par ce biais, doit être au service de l’éthique animale et au service des animaux.(5)

Corine Gomez, Comportementaliste

Ref.

  1. Gordon Burghardt : « Animal Awareness: Current Perception and Historical Perspectives », American Psychologist, 40, 1985 p.905-919-
  2. Donald Hebb : Emotion in Man and Animal : Analysis of the Intuitive Process of Recognition », Psychological Review, vol. 53, 1946, p. 88-106
  3. Vittorio Gallese & Alvin Goldman, « Mirror Neurons and the Simulations Theory of Mind-Reading », Trends in Cognition science, 2, 1998
  4. A.P Melis, B. Hare & M. Tomasello, « Chimpanzees Recruit the best Collaborators », Science, 311, 2006
  5. Mark Bekoff: The Emotional Lives of Animals : Anthropomorphisme. p.202-215

 

 

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